Si le manga a longtemps été associé à une production éditoriale segmentée par âge et par genre, le shojo manga occupe une place singulière dans l’histoire culturelle japonaise. Souvent réduit, à l’étranger, à une catégorie de récits sentimentaux destinés à un lectorat adolescent féminin, il constitue en réalité un champ d’expérimentation esthétique, narrative et sociale d’une richesse considérable.

Le fax

Icône newsletter le fax
Inscrivez-vous au FAX, la newsletter de TEMPURA et recevez tous les mois les dernières tendances et actualités du Japon.
Merci ! Vous êtes inscrit :)
Oops ! Une erreur s'est produite, essayez plus tard svp

C’est cette complexité que sont venus interroger Rei Yoshimura, commissaire d’exposition au Centre national d’art de Tokyo, et Bruno Pham, directeur éditorial chez Akata, lors d’une conférence organisée à la Maison de la culture du Japon à Paris (MCJP), consacrée à l’histoire et aux enjeux du shojo manga. Tous deux ont été introduits par Ko Miryon, cadre supérieure chargée des projets internationaux du Centre national d’art de Tokyo et Hitoshi Suzuki, le président de la MCJP, devant une salle comble.

Rei Yoshimura (au centre) et Bruno Pham (à droite) lors de la conférence Le monde du shojo
Rei Yoshimura (au centre) et Bruno Pham (à droite) lors de la conférence Le monde du shojo

Spécialiste reconnue des études sur le manga, Rei Yoshimura s’appuie sur une double expérience académique et muséale. Après avoir été commissaire d’exposition au sein du département manga du musée municipal de Kawasaki entre 2014 et 2017, elle rejoint le Centre national d’art de Tokyo en tant que chercheuse invitée en 2017, avant d’y occuper son poste actuel depuis 2021. À travers cette conférence intitulée Le monde du shojo, la commissaire propose un panorama historique du shojo manga, tout en présentant les fondements intellectuels de l’exposition qu’elle prépare autour de trois grandes figures de son âge d’or. Cette exposition, Shojo Manga Infinity, se tiendra du 28 octobre 2026 au 8 février 2027 au Centre national d'art de Tokyo.

Dans une grande partie de l'histoire de la bande dessinée, les femmes ont été les grandes oubliées. Elles n’ont été ni considérées en tant qu'autrices ni en tant que lectrices. De mon point de vue, globalement dans le monde de l'édition de bande dessinée, c’est indéniablement le Japon qui a donné le plus de place aux femmes tant éditorialement parlant que du point de vue du lectorat

Rei Yoshimura ouvre la conférence sur un constat structurel : le marché du manga japonais repose, depuis l’après-guerre, sur une segmentation éditoriale extrêmement précise dans laquelle le lectorat féminin occupe une place centrale. Contrairement à d’autres pays où la bande dessinée est longtemps restée un territoire majoritairement masculin, tant du point de vue des auteurs que des lecteurs, le Japon a très tôt accordé aux femmes une visibilité éditoriale importante. « Dans une grande partie de l'histoire de la bande dessinée, les femmes ont été les grandes oubliées. Elles n’ont été ni considérées en tant qu'autrices ni en tant que lectrices. De mon point de vue, globalement dans le monde de l'édition de bande dessinée, c’est indéniablement le Japon qui a donné le plus de place aux femmes tant éditorialement parlant que du point de vue du lectorat », souligne Bruno Pham

Les magazines de prépublication et le système de rémunération à la planche qu’ils ont rendu possible ont permis à de nombreuses autrices de vivre de leur travail et de développer des carrières sur le long terme. C’est ce cadre économique qui a joué un rôle déterminant dans l’émergence et la consolidation du shojo manga.

La commissaire revient ensuite sur l’origine même du terme « shojo », issu d’une distinction institutionnelle mise en place à la fin de l’époque d’Edo, lorsque l’enseignement moderne introduit une séparation stricte entre garçons et filles. Cette division se reflète rapidement dans le paysage éditorial, avec la naissance de revues spécifiquement destinées aux jeunes filles, parallèlement aux magazines shonen. Si, avant la Seconde Guerre mondiale, les publications pour jeunes filles sont déjà nombreuses, les récits sont majoritairement produits par des auteurs masculins. Ce n’est qu’à partir des années 1950 et 1960 que des autrices commencent à s’imposer durablement dans ce champ.

L’âge d’or du shojo manga se situe dans les années 1970, porté par une génération née dans l’immédiat après-guerre. Cette période voit l’émergence d’une profonde transformation narrative et esthétique. Les œuvres s’éloignent progressivement des récits conventionnels pour explorer des thématiques plus complexes : identité, mort, sexualité, solitude, rapports de pouvoir ou encore aspiration à l’indépendance. Les dispositifs graphiques se renouvellent également, avec une attention particulière portée à la mise en scène du temps, à la superposition des images et à l’expressivité des corps. Le shojo manga devient alors un laboratoire formel qui influence durablement l’ensemble du médium.

Les échanges fournis avec Bruno Pham permettent d’éclairer la réception de ces œuvres en France et les enjeux contemporains de leur publication. Il souligne notamment le décalage entre la reconnaissance critique du shojo manga et les contraintes économiques qui pèsent sur l’édition. La sélection des titres repose souvent sur leur longueur, leur accessibilité et leur potentiel de diffusion, ce qui impose des choix parfois restrictifs. À cela s’ajoutent des difficultés matérielles liées à l’archivage des planches originales au Japon, qui compliquent autant le travail éditorial que la mise en exposition.

Rei Yoshimura s’attarde ensuite sur le travail de trois autrices majeures, choisies pour incarner la diversité et la continuité du shojo manga sur plusieurs décennies : Moto Hagio, Ryoko Yamagishi et Waki Yamato. « Si nous avons décidé de présenter ces trois autrices, c'était pour montrer quel rôle important elles ont joué dans l'histoire du manga, mais aussi pour présenter en profondeur ce qu’est une carrière d'autrice de manga », précise la commissaire. Ainsi, à travers leurs œuvres, Rei Yoshimura met en lumière des trajectoires artistiques longues, marquées par une capacité constante à se renouveler. Ces créations témoignent d’un rapport singulier à l’espace, au corps et à l’émotion, mais aussi d’un dialogue permanent avec les contextes historiques et culturels, qu’ils soient japonais ou occidentaux. « La génération du baby-boom a beaucoup soutenu le secteur du manga, mais ces autrices-là ont près de 80 ans aujourd’hui. Je pense que l’on va avoir de moins en moins d’occasions de pouvoir entendre leur voix, ainsi, le recueil de leur témoignage est très important », poursuit-elle.

Le Clan des Poe, Moto Hagio
Le Clan des Poe, Moto Hagio

Parmi ces figures centrales, Moto Hagio occupe une place fondatrice. Active dès la fin des années 1960, elle s’impose comme l’une des autrices qui ont profondément renouvelé le langage du shojo manga. Son œuvre emblématique, Le Clan des Poe, constitue un jalon majeur tant par son ambition narrative que par ses choix formels. Conçu initialement comme une succession d’histoires courtes se déroulant dans un même univers, le récit contourne les contraintes éditoriales de l’époque et développe une temporalité éclatée, fondée sur la répétition, la mémoire et la mélancolie. La mise en scène de l’espace et du temps y est particulièrement novatrice : superpositions d’images, variations de points de vue, ruptures de rythme et usage expressif du pointillisme participent à créer une atmosphère singulière. Cette œuvre, poursuivie et enrichie plusieurs décennies après sa première publication, illustre la capacité de Moto Hagio à inscrire son travail dans une continuité créative de long terme, tout en conservant une exigence formelle élevée.

Le shojo manga, en tant que miroir de la société japonaise, continue de s’adresser à un lectorat extrêmement diversifié, capable d’accueillir des récits aux tonalités variées, y compris philosophiques et existentielles

Le parcours de Ryoko Yamagishi, lui, se distingue par son ancrage dans des thématiques artistiques et historiques abordées avec une grande intensité dramatique. Son manga Arabesque s’inscrit dans une tradition de récits consacrés au ballet, très présente dans le shojo manga des années 1960, mais s’en démarque par un traitement radicalement différent. Le ballet n’y est plus un simple motif esthétique, mais un art exigeant, vécu comme une vocation totale, engageant les corps et les existences. Le dessin, d’un réalisme rigoureux, témoigne d’un travail approfondi sur l’anatomie, les postures et le mouvement, nourri par la propre expérience de l’autrice dans la danse classique. Ryoko Yamagishi explore également le manga historique avec une grande liberté interprétative, notamment à travers un récit consacré au prince Shotoku, figure majeure du Japon du VIᵉ siècle. En y intégrant des dimensions introspectives, spirituelles et affectives, elle dépasse le cadre du récit historique pour interroger la solitude, le génie et le désir, ouvrant la voie à des formes narratives qui influenceront durablement le manga, notamment dans le développement du boys’ love.

Arabesque, Ryoko Yamagishi
Arabesque, Ryoko Yamagishi

Enfin, Rei Yoshimura invoque l’œuvre de Waki Yamato, qui se caractérise par sa capacité à conjuguer divertissement, précision historique et représentation de figures féminines en quête d’autonomie. Haikara-san : Faites place ! Voilà Miss Moderne, situé à l’époque Taisho, met en scène une jeune femme qui accède progressivement à l’indépendance à travers le travail, l’amour et la redéfinition de son rôle social. Le soin apporté aux costumes, aux changements de tenues et aux détails vestimentaires participe pleinement de la narration et permet de restituer avec finesse les mutations de la société japonaise du début du XXᵉ siècle. Waki Yamato accorde une attention particulière à la construction visuelle des doubles pages et à la lisibilité émotionnelle des scènes, tout en intégrant des registres humoristiques qui renforcent l’attachement au récit. Son adaptation du Dit du Genji constitue un autre sommet de sa carrière : en transposant un texte fondateur de la littérature japonaise, elle parvient à en préserver l’esthétique de l’ellipse et du non-dit, démontrant combien le manga peut devenir un outil de transmission culturelle et pédagogique, recommandé aussi bien aux élèves qu’au grand public.

Rencontre avec les autrices lors de la conférences Le monde du shojo
Rencontre avec les autrices lors de la conférences Le monde du shojo

Mais au-delà de l’analyse historique, la discussion entre Rei Yoshimura et Bruno Pham ouvre des perspectives sur l’avenir du shojo manga. Comme ce dernier le précise, si les productions contemporaines semblent parfois plus légères que celles des années 1970, cette évolution est à replacer dans un contexte social plus apaisé. Le shojo manga, en tant que miroir de la société japonaise, continue néanmoins de s’adresser à un lectorat extrêmement diversifié, capable d’accueillir des récits aux tonalités variées, y compris philosophiques et existentielles.

En filigrane, cette conférence rappelle que le shojo manga ne saurait être réduit à une catégorie figée. Il constitue un champ artistique mouvant, profondément lié aux transformations sociales, économiques et culturelles du Japon. À travers le regard croisé de la recherche, de la muséographie et de l’édition, cette conférence a permis de mesurer combien ces œuvres, longtemps marginalisées, occupent désormais une place essentielle dans l’histoire du manga et dans la réflexion contemporaine sur la transmission culturelle. Un événement qui a ravi les participants, pour la plupart fins connaisseurs du monde du shojo, à l’instar de Cédric, « La conférence était passionnante et c’est excessivement rare ce genre d’évènement sur ces thématiques qui intellectualisent le manga. Cela fait beaucoup de bien ! » Un propos corroboré par Rozenn, « Quand on parle de manga, beaucoup s’arrêtent au shonen. Le shojo est bien souvent oublié ou alors envisagé comme un genre mineur. C’est super de remettre en avant des autrices qui ont marqué le genre, et qui ne sont pas forcément connues du grand public français. » Les discussions entre intervenants et amateurs de shojo se sont poursuivies lors d’un cocktail, agrémenté de petits mets japonais confectionnés spécialement pour l’occasion.

Pour célébrer les 20 ans du National Art Center de Tokyo, une exposition exceptionnelle reviendra sur le parcours de trois grandes pionnières du manga shōjo : Moto Hagio, Ryoko Yamagishi et Waki Yamato. Du 28 octobre 2026 au 8 février 2027.

Plus d'informations

Le Shojo manga, tout un monde

Retrouvez la version intégrale de cet article et bien plus encore dans Tempura N°
Retrouvez la version intégrale de cet article et bien plus encore dans le hors-série
En vente ici

Tempura en illimité

Accédez à tous les numéros et Hors-séries de Tempura en version digitale pour 3,50€/mois
Abonnez-vous ici

Texte

Clémence Leleu

Photos

Iorgis Matyassy