À Akita, à 600 km au nord de Tokyo, l’artiste plasticien Shun Kumagai conçoit des objets multicolores en verre aux allures de poteries primitives. Un style qui fascine autant qu’il interroge, tant les œuvres qui sortent de son four échappent à toute définition.

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En cette mi-janvier, dans la ville septentrionale d’Akita, d’innombrables flocons de neige tombent du ciel. Sans bruit, les minuscules cristaux de glace descendent jusqu’au sol avec grâce, couvrant rues et maisons d’un épais manteau blanc. Ici, ce paysage qui émerveille toujours le touriste tokyoïte est la chose la plus banale qui soit. « À Akita, nous avons le temps d’ensoleillement le plus court au Japon. Le ciel est rarement limpide. Du coup, le beau temps sans nuage me met presque mal à l’aise », raconte en rigolant Shun Kumagai, artiste verrier originaire de la région. Après avoir passé trois ans à Toyama, un autre coin connu pour les chutes de neige, cet artiste de 38 ans s’est réinstallé en 2017 avec Aki Sakaida, sa compagne, dans un belle demeure de style traditionnel, située près de la gare d’Akita. Sakaida étant aussi artiste verrier, ils ont aménagé une partie du rez-de-chaussée en atelier. Un four, des affiches d’expositions artistiques, un dragon en cire fabriqué par leur fils de quatre ans… Ces multiples objets qui jonchent le lieu résument un peu leur vie. À l’angle de l’atelier, qui donne sur le jardin couvert de neige, ils ont posé des étagères sur lesquelles sont alignées leurs créations. Dehors, il fait un froid à ne pas sortir le nez de l’écharpe.

Le style de Kumagai tranche avec celui de Sakaida, avec qui il partage pourtant sa vie. Les verres et assiettes de celle-ci, transparents et ornés de rayures ondulantes et verticales, ont une apparence plutôt épurée. À l’inverse, les pièces de Kumagai sont faites de verre trouble, dans lequel plusieurs couleurs – bleu, vert, jaune, violet – se mélangent de manière presque psychédélique, comme sur la palette d’un aquarelliste. Pour la plupart de ses créations, l’artiste met une fine couche de boue sur la surface des pièces, ce qui leur confère cet air de poteries anciennes si caractéristique. Ainsi, ces bols et vases à fleurs qui luisent sous le soleil pâle et blanc de janvier, esquissant de délicats rais de lumière autour d’eux.

Shun Kumagai dans son atelier

« Je voulais tenter quelque chose de complètement différent »

Contrairement à beaucoup de ses confrères et consœurs, de son enfance, ce jeune homme mince à la carrure sportive ne garde presque aucun souvenir lié à la fabrication d’objets. La seule chose qui lui revient à l’esprit : enfant, il aimait sillonner seul les montagnes pour chercher des douilles laissées par des chasseurs. Il a perdu ses collections, mais l’excitation qu’il éprouvait à la découverte de ces trésors cachés reste toujours vive. « C’était comme si je faisais des recherches archéologiques », se souvient-il, nostalgique. En outre, son père, ancien employé d’un magasin de sport, possédait une impressionnante collection de vinyles de rock des années 1970 (Led Zeppelin, The Rolling Stones, Jimi Hendrix…). Leur couverture et le style psychédélique de l’époque auraient-ils influencé la coloration qu’il donne à ses œuvres ? « Ce n’est pas impossible », admet-il.

Après ses études secondaires, Kumagai commence à travailler pour la mairie de Yurihonjo, la ville dont il est originaire, située à une heure de voiture d’Akita. Une décision prise « sans trop y réfléchir ». Il quitte son poste au bout de trois ans seulement. Contrairement à Tokyo ou à d’autres grandes villes, les choix de carrière pour les jeunes des régions, loin des centres économiques, sont limités. L’administration publique ne connaissant pas de faillite par définition, c’est comme s’il avait, à l’âge de 20 ans seulement, un itinéraire de vie tout tracé. « Horrifié » à l’idée de vivre et de mourir exactement comme son supérieur, quelques étages au-dessus, il plaque tout. Il intègre alors l’université des beaux-arts d’Akita. « Pour moi, cela n’avait aucun sens de quitter la mairie pour travailler dans une entreprise locale. À mes yeux, cela revenait à la même chose, raconte-t-il. Je voulais tenter un truc complètement différent, que je n’avais jamais fait. Vaguement, je sentais que, si j’allais dans le sens totalement opposé de ma vie d’alors, je trouverais peut-être quelque chose ». L’attrait pour l’inconnu, l’envie de faire une chose que personne ne fait. À l’époque, il ne sait pas encore que ces traits de caractère seront la boussole de sa vie.

Je voulais tenter un truc complètement différent, que je n’avais jamais fait. Vaguement, je sentais que, si j’allais dans le sens totalement opposé de ma vie d’alors, je trouverais peut-être quelque chose.

À peine entré à l’université, il trouve ce « quelque chose » dans l’atelier verrier de son professeur. Comme beaucoup d’universités des beaux-arts au Japon, celle de Kumagai invite ses élèves à se spécialiser dans un domaine. « Contrairement à l’enseignant de céramique, qui faisait régner un silence absolu dans son atelier, le professeur d’art verrier passait du rock, créant une ambiance plus détendue dans son atelier », se rappelle le plasticien avec un sourire taquin. « Il y avait même un côté sportif lorsqu’il soufflait dans le verre avec force et faisait tourner des vases au bout d’un bâton. » Lui qui a fait du football pendant douze ans n’hésite pas une seconde. D’autant qu’il ne se sent pas particulièrement à l’aise avec le dessin, technique souvent requise dans d’autres domaines.

Tacher le verre

C’est ainsi que Kumagai commencera par souffler le verre. Or, il ne maîtrisera cette technique que jusqu’à un certain point. « Je n’ai pas pu trouver mon style dans le soufflage », confie-t-il. Technique reine du secteur, la concurrence est rude parmi les artistes souffleurs cherchant à améliorer leur savoir-faire. Lui qui veut faire du verre son gagne-pain sent qu’il y a « trop de rivaux ». Il opte alors pour le moulage du verre, méthode consistant à faire fondre du verre dans une moule en gypse puis à le cuire dans un four à une température de 1 000 °C. Au Japon, cette technique a une histoire assez récente dans le milieu artistique. Inspirés par le Studio Glass Movement, qui a donné naissance à la production individuelle d’objets artistiques en verre aux États-Unis dans les années 1960, certains artistes japonais ont commencé à l’utiliser à partir des années 1970. Or, du fait de la complexité de la fabrication, et donc des limites en termes de productivité que cela entraîne – Kumagai produit 700 à 800 pièces par an, tandis qu’un souffleur de verre peut en faire jusqu’à 1 000 par mois –, celle-ci reste une méthode minoritaire dans l’archipel, comptant uniquement une dizaine d’artistes.

L'atelier de Shun Kumagai

Mais pour le jeune verrier, rien ne vaut le plaisir ressenti lorsqu’il sort l’objet du four, lui rappelant les moments d’excitation de son enfance, lorsqu’il grattait le sol à la recherche de douilles. À ses yeux, les œuvres qui en résultent sont un peu plus proches des céramiques primitives dont il admirait les images à la bibliothèque municipale, où il passait des heures à chercher des idées pour son avenir après avoir quitté la mairie.

Néanmoins, les enseignements que son professeur lui transmet ne permettent de faire que des pièces… transparentes. Ce qui n’est pas du goût de Kumagai, qui a grandi sous le ciel trouble d’Akita. Guidé aussi par son attrait pour l’inconnu, il se met à expérimenter, en mélangeant notamment des métaux – cuivre, or, laiton – et de la terre au verre. Pour cela, il s’inspire des techniques d’autres domaines. Pour donner des allures de poteries anciennes à ses pièces, il ajoute différentes couleurs, qui forment des « taches », un peu comme un céramiste avec ses émaux. Problème : le verre, lorsqu’il contient des substances de compositions chimiques différentes – des métaux ou de la terre dans son cas  – se brise facilement pendant la cuisson. Tant bien que mal, à la suite d’innombrables essais, le plasticien finira par maîtriser sa cuisson. De là à dévoiler sa technique ? « Informations confidentielles », sourit-il ; nous n’en saurons pas plus. Une chose est sûre, son style, qui brouille les frontières entre la céramique et le verre, possède cet aspect unique, inclassable, qui séduit jusqu’en dehors des frontières de l’archipel : « À l’étranger, on me dit souvent qu’on n’a jamais vu de pièces pareilles », reconnaît l’artiste, sans fausse modestie.

L'atelier de Shun Kumagai

Dépasser l’utile

Aujourd’hui, Shun Kumagai utilise, pour colorer ses créations, des bouts de verre multicolores récupérés chez un ami verrier. Souvent, il met du cuivre en poudre dans ses pièces, indispensable pour obtenir les multiples nuances de bleu qui sont devenues au fil du temps sa marque de fabrique. En fonction des substances chimiques contenues dans le verre, celui-ci permet d’avoir un camaïeu très riche, allant de l’indigo foncé jusqu’au cyan. Par exemple, quand il utilise du verre jaune, le cuivre émet un bleu très foncé, proche du noir. Pourquoi ? Lui qui adore se faire surprendre après la cuisson se fiche un peu de cette question. « Je sais juste d’expérience que c’est comme ça. Forcément, c’est dû à une réaction chimique, mais au-delà de ça, je n’en sais pas grand-chose. Comme je suis de nature à me lasser assez vite, c’est cette surprise qui me permet de continuer. »

Lorsqu’on l’interroge sur ses sources d’inspiration, Kumagai cesse de parler un temps, comme pour retrouver le fil de ses pensées. Très autonome, il ne s’inspire pas des œuvres d’autres artistes plasticiens. Il travaille seul, sans suivre les conseils de quiconque, sauf de Sakaida, sa conjointe : « Mais elle ne fait que dire si ça lui plaît ou non. » Après avoir réfléchi un moment, il précise que, pendant qu’il travaille, il écoute toutes sortes de musique, allant du groupe allemand de rock expérimental Can jusqu’à Hibari Misora, icône de la musique japonaise de l’ère Showa (1926-1989). « Ces sons se transforment en motifs et images dans mon esprit. Mais je ne crée pas à partir d’eux directement. Il faut attendre jusqu’à ce que je les absorbe. C’est avec ce corps en partie renouvelé que je crée », explique-t-il.

Installé à son compte depuis quatre ans, Kumagai vend ses créations dans une quinzaine de galeries et de boutiques spécialisées en art contemporain, sans oublier les expositions individuelles tenues tous les deux ou trois mois. Deux tiers de ses clients sont japonais, même si les étrangers sont « de plus en plus nombreux » à acheter ses pièces. Comme tous les plasticiens ayant un style unique, il a tout de même eu le droit à une traversée du désert de cinq ou six ans après ses études. Ses pièces étant d’une nature contradictoire – il s’agit d’objets en verre qui ressemblent à des céramiques –, les gens ont mis du temps à comprendre ce que c’était. « Ça leur paraissait neuf. En regardant mes pièces, ils me demandaient si c’étaient de vrais vases à fleurs ou si elles servaient à autre chose », relate-t-il, amusé. Signe que les clients ont commencé à se familiariser avec son style, ses ventes s’améliorent ces dernières années et il est désormais suivi par 7 000 personnes sur Instagram.

Les vases de Shun Kumagai

Bien que fabriquant des bols et des assiettes, Kumagai n’a jamais été un artiste qui s’inquiète de l’aspect fonctionnel de ses pièces. « Je travaille pour créer des choses que je trouve belles », assume-t-il. Depuis ses débuts, l’artiste d’Akita se voue donc corps et âme à la quête d’une esthétique très personnelle, forgée d’innombrables images et expériences. Il ne vise ni à rentabiliser son travail ni à créer des objets qui plaisent à tous. « L’art verrier, c’est avant tout un loisir personnel pour moi », lâche-t-il, comme pour signaler qu’il est prêt à refuser toute ingérence.

Tel un symbole de cette quête esthétique sans objectif précis, le verrier crée aussi des objets spirituels, comme ces petits anges de 20 cm de haut, les mains jointes devant la poitrine. Il en a eu l’idée en 2016, lors d’un pèlerinage sur l’île de Shodōshima, dans la mer intérieure de Seto, à l’ouest du Japon. Lui et Sakaida visitent alors les 88 sites sacrés de l’île – temples et pavillons bouddhistes – situés le long d’une route de 150 km. Durant ses prières, Kumagai réalise combien « le fait de penser à autre chose que soi est agréable. Rien qu’en joignant les mains, on peut contempler l’inconnu et sentir l’infinité du monde, tout en s’extirpant de la vie de tous les jours ». De retour de l’île, il se met à fabriquer ces anges. Comme une manière d’avoir une petite divinité dans son quotidien, et de pouvoir profiter plus facilement de ces moments de recueillement.

L'instagram de Shun Kumagai

Shun Kumagai, verre infini

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Texte

Yuta Yagishita

Photos

Kentaro Takahashi