Le cinéaste de la famille et du foyer resta célibataire toute sa vie et passa son temps à déménager. Retour sur un double itinéraire : celui d’un réalisateur en passe de devenir un immense artiste, et celui d’un nomade qui ne sut jamais vraiment où s’installer.
Yasujiro Ozu (1903-1963) est le cinéaste japonais classique le plus célèbre au monde, détrônant les pourtant indéboulonnables Akira Kurosawa et Kenji Mizoguchi du panthéon des nippo-cinéphiles. S’il fut révélé tardivement en Occident, Ozu est l’objet d’un culte qui n’a cessé de grandir depuis les années 1970, et des films comme Voyage à Tokyo (1953) ou Le Goût du saké (1962) sont considérés aujourd’hui comme des classiques du cinéma mondial.
Les premiers longs-métrages de Yasujiro Ozu à parvenir en Occident furent en fait les tout derniers de sa filmographie, ceux en couleur tournés les cinq années avant sa mort. L’œuvre de ce cinéaste tokyoïte fut donc découverte par la fin : ce n’est qu’un demi-siècle après leur réalisation qu’on put enfin se pencher sur la trentaine de films muets qu’il dirigea à ses débuts, dans les années 1920 et 1930 (même si une bonne partie est considérée comme perdue). Tout devint clair : Yasujiro Ozu a mis une vie entière à inventer sa propre grammaire de cinéaste, et sa filmographie propose un grand écart acrobatique entre les films de gangsters ou les comédies burlesques du début et les mélodrames mélancoliques de la fin. Deux constantes s’affichent néanmoins très tôt dans son travail, celle d’Ozu cinéaste d’intérieur, et celle d’Ozu grand peintre de la famille japonaise.

Mon quartier et ma famille sont mon foyer
Yasujiro Ozu est né à Fukagawa, zone populaire de Tokyo traversée par un canal, au bord duquel se serraient autrefois échoppes et petits ateliers. C’est dans ce décor que le cinéaste développe dans les années 1930 une série de longs-métrages autour du personnage de Kihachi, ouvrier hâbleur et débrouillard, toujours joyeux dans l’adversité. Et de l’adversité il y en a quand, à l’époque, le Japon se militarise et cède aux sirènes du fascisme. La misère est partout, et se nourrir devient un enjeu. Kihachi est un vrai family man, un homme de famille, famille qu’il doit entretenir et protéger – Cœur capricieux (1933) ou Une auberge à Tokyo (1935) étant parmi les « films Kihachi » les plus célèbres. Dans cette partie de sa filmographie, Yasujiro Ozu développe l’idée que c’est le quartier qui sert de maison, et que parents et enfants en sont à la fois les piliers et les murs porteurs. Le cercle familial protège de tout, surtout du chaos qui gronde au loin. Fin 1936, Yasujiro Ozu quitte Fukagawa, théâtre de ses films « ouvriers », pour investir le quartier résidentiel de Takanawa, situé, lui, dans la haute-ville au sud-ouest de Tokyo. Ses revenus de cinéaste le lui permettent enfin, même si, dans ses célèbres Carnets, il se plaint d’être toujours fauché. Mais le jeune réalisateur, malgré quelques petits succès, doit partir faire la guerre et est envoyé sur le front chinois. À sa première libération, il met en chantier ce qui deviendra son plus grand succès, Les Frères et sœurs Toda (1940), soit l’histoire d’une fratrie qui vit dans une grande demeure boisée avec jardin. Qu’il est déjà loin, le temps des petits baraquements de la basse-ville !

Après un deuxième appel sous les drapeaux, Ozu reprend ses activités en 1947, sous l’occupation américaine. Depuis qu’il fait du cinéma, le réalisateur est sous contrat avec le studio Shochiku, qui devient alors sa deuxième maison – après tout, lui-même ne sait plus où loger. L’auberge Tsukigase, à proximité des plateaux de tournage, est désormais son Q.G. C’est dans ces circonstances que le cinéaste consolide le « Ozu-gumi » (le Clan Ozu), constitué de techniciens et de comédiens amis, qui seront de tous ses projets. Ainsi, celui qui n’a jamais fondé de foyer (Ozu fut célibataire toute sa vie) s’était constitué une famille de cœur, composée de ses collaborateurs préférés. La maison de Yasujiro Ozu était le cinéma.
La famille, chambre d’écho d’un monde en mutation
Alors qu’il vient d’emménager avec sa mère à Kamakura, station balnéaire pour célébrités, Yasujiro Ozu triomphe avec Voyage à Tokyo (1953). Cette histoire de vieux parents montés à la capitale pour rendre visite à leurs enfants trop absorbés par la vie urbaine, bouleverse par ce qu’elle raconte du monde moderne. Les temps ont changé, le XXe siècle frappe de plus en plus fort à notre porte, et les familles ne vivent plus comme avant. Quelque chose, qui était là depuis toujours, est en train de disparaître. Les enfants apprennent l’anglais, les parents profitent des joies de l’électroménager, les traditions d’antan s’évaporent. Yukata et blue-jeans se portent sous le même toit. Le Japon, lui, est devenu une démocratie. Dans Bonjour (1959), des collégiens se dressent haut et fort contre leurs parents, chose impensable quelques années plus tôt. Oui, l’après-guerre a totalement rebattu les cartes des liens familiaux – et même conjugaux, puisque dans les films du cinéaste, des femmes en remontrent à leur mari, voire n’hésitent pas à le quitter. Dès lors, Ozu ne va plus cesser de filmer le délitement de la famille, première victime des mutations de son pays. Une fille qui part faire sa vie, et c’est le foyer qui implose. Un poste de télévision qui s’immisce, et c’est la zizanie dans tout le quartier. Un père qui meurt et c’est la maison qui, de plus en plus dépeuplée, est menacée. Dans tous les cas, c’est la famille qu’on abîme. Une seule issue au bout du chemin : la solitude.

En même temps qu’il décline le thème de la cellule familiale miroir des changements sociétaux de son pays, Yasujiro Ozu affirme son art de la mise en scène. Plans fixes traversés de lignes (horizontales, verticales, diagonales), caméra qui filme le monde en légère contre-plongée, personnages qui semblent se répondre en regardant l’objectif, plans d’intérieurs parfois uniquement peuplés de mobilier ou d’accessoires : Ozu s’est imposé comme un des grands cinéastes formalistes de l’Histoire.

Les intérieurs des maisons des films d’Ozu, en réalité inventés et fabriqués par son chef décorateur Tatsuo Hamada sur les plateaux de la Shochiku, sont autant de prétextes à figurer son approche géométrique de l’univers. Et là aussi, le monde extérieur s’invite : sodas étrangers, hula-hoop et affiches de films américains figurent parmi les accessoires ou le décor. Pour comprendre les mutations du Japon d’après-guerre, inutile de promener sa caméra dans la rue, semble nous dire le cinéaste : les intérieurs des foyers urbains japonais racontent tout de ce que traverse le pays.

Dans Fleurs d’équinoxe (1958), il est clairement montré, à plusieurs reprises, que la demeure des protagonistes se situe dans les hauteurs, et qu’elle est entretenue par une gouvernante. À la fin de sa carrière, Ozu a filmé les milieux bourgeois – comme la famille de brasseurs de Dernier caprice (1961). Lui-même a fui la capitale pour s’installer dans la montagne, à Tateshina (préfecture de Nagano), « loin de Tokyo et de ses imbéciles frénétiques », disait-il. De sa maison rurale en altitude (il allait en construire une deuxième, dans le même village, conçue par son chef décorateur), le désormais célèbre cinéaste pouvait être assuré d’une chose : à l’image de sa filmographie, sa trajectoire fut ascendante. Parti des faubourgs de Fukagawa, Yasujiro Ozu avait atteint les sommets du monde.

La maison japonaise
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